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Yves-Marie ALLAIN
3 octobre 2026
André Lequerré, botaniste et amiral,

André Lequerré, botaniste et amiral,

Un Nantais, botaniste et amiral, André Lequerré (1864 – 1936)

Un officier de la Marine nationale française dans la Cité interdite, Pékin 1901 André Lequerré

Anniversaires franco-français : il y a 400 ans, naissance d’une rencontre future entre jardiniers et marins. En 1626, Louis XIII, roi de France, proclamait deux séries de textes : l’un pour créer à Paris « un Jardin royal des plantes médicinales », l’autre pour mettre en place une marine d’État pour protéger les ports et côtes ainsi que « la navigation & commerce de France » (cf. Lettres d’histoire du 13 juillet 2026). Ces deux créations perdurent l’une dans le Muséum national d’histoire naturelle, l’autre dans la Marine nationale.

Ces deux institutions se sont rencontrées et ont participé chacune à leur manière à l’évolution de la connaissance de la science botanique. Ainsi quelques personnages – officiers, médecins de la marine royale ou officiers de la marine marchande - ont su réaliser la synthèse de deux passions, a priori opposées, la mer et la botanique dont un nantais André Lequerré.

André Paul Marie Lequerré, est né le 12 février 1864 à Nantes et décédé le 2 mars 1936 à Brest. Il est le fils de Paul Joseph Théophile Lequerré, (Pondichéry 1835 – Marseille 1895), capitaine au long cours et de Marie-Claire Maguéro (Nantes 1833 – Marseille 1916).

A Nantes, la famille habitait au centre ville non loin de la cathédrale et du jardin des plantes. Pour André, aucun élément sur ses études secondaires - peut-être était-il au Lycée Clemenceau en face du Jardin des plantes - sa vie à Nantes ne nous est pas connue. Ses premières notions de botanique sont sans doute dues à son grand-père, Joseph François René Lequerré ((1835 - 1895) qui après avoir démissionné en 1836 de ses fonctions de chirurgien de la Marine à Pondichéry (Indes) était venu s’installer à Nantes. Quoiqu’il en soit, le jeune André fréquentait certainement les serres de collection de plantes exotiques du jardin des plantes de Nantes, puis celles du jardin botanique de la marine à Brest.

André entre à l’école navale de Brest en 1881, sort aspirant en 1884, devient capitaine de vaisseau en 1915 et est nommé contre-amiral en 1919. En fin de carrière, après de longues années à la mer, il exerce diverses fonctions à terre : directeur du Personnel militaire de la Flotte au ministère de la Marine et des Colonies, Commandant de la division navale de la Manche et de la mer du Nord, Commandant du secteur maritime de Lorient. En 1924, il est placé dans la section de réserve et se fixe à Brest. Parmi ses nombreuses décorations, il était commandeur de la Légion d’Honneur.

Grâce à une lettre conservée par le service des cultures du Muséum de Paris, il est possible d’appréhender les connaissances botaniques de Lequerré. Cette lettre du 16 mai 1901 écrite en Chine sur le croiseur Pascal, est envoyée à Maxime Cornu, professeur, titulaire de la chaire de Culture au Muséum de Paris. Elle arrive début juillet et, comme à l’habitude, une copie en est faite le 11 juillet. Malheureusement, Cornu ne lira jamais ce courrier, il était décédé depuis le 3 avril 1901, à l’âge de 54 ans.

Maxime Cornu

Durant la guerre des Boxers, les grandes puissances occidentales sont en Chine, pour défendre leurs intérêts. En effet, depuis 1898, des insurgés chinois soutenus par la cour impériale s’attaquent aux légations européennes avec, en juin 1900, l’assassinat de l’ambassadeur d’Allemagne. Dès juillet de cette même année, les forces occidentales prennent le port de T’ien-tsin, marchent sur Pékin qu’elles reprennent le 18 août. L’empereur avec sa cour s’enfuit. Une armée internationale s’installe et rétablit, provisoirement, l’ordre. Dans le golfe de Petchili (aujourd’hui Po-hai), le Pascal, l’un des navires de l’escadre de guerre française, mouille au printemps 1901 à Takou (Dagu) avec d’autres navires des flottes occidentales. Parmi les témoins de cette période, un autre officier de marine français, Julien Viaud, capitaine de corvette, plus connu sous son nom d’écrivain Pierre Loti, publie vingt-neuf articles entre le 9 mai et le 30 décembre 1901 dans Le Figaro. L’ensemble sera réuni sous le titre Les derniers jours de Pékin.

Le croiseur de la marine nationale Pascal vers 1900.

Lequerré débute son courrier en précisant que depuis la réception de la lettre du 2 février 1901 de Cornu, « très occupé et menant surtout une vie des plus actives sur le Pascal », - une épidémie de choléra s’était déclarée à bord du navire -, il n’avait pu lui donner des nouvelles !

S’étant rendu à Pékin, Lequerré rapporte une anecdote assez extraordinaire mais également en relation avec la botanique :

Les graines que Lequerré a pu récolter ou obtenir lors des diverses escales sont envoyées par voie postale via l’Indus, paquebot français des Messageries maritimes qui fait la liaison régulière entre l’Extrême-Orient et Marseille.

« Les graines contenues dans le paquet, numérotées à l’encre noire de 1 à 35, m’ont été offertes aimablement par Monsieur le Capitaine Théry, de la Garde républicaine, chef de la Maréchaussée à la Place Française de Pékin. Notre interprète les a eues d’un ex-jardinier du Palais impérial. »

Malgré l’exiguïté de sa chambre à bord du Pascal, Lequerré précise que ces graines

« ont encore leur pouvoir germinatif, car presque toutes ont déjà levé dans les pots que je puis avoir dans ma chambre. Deux cactées, deux cucurbitacées et une solanée me semblent peu communes. »

« Les graines contenues dans les paquets numérotées à l’encre rouge de 1 à 40 ont été ramassées par moi depuis le mois de décembre dernier. Le lieu de leur provenance est inscrit sur chaque paquet.

Le n° 37 contient une seule graine que j’ai pu trouver d’un conifère remarquable. Les feuilles et les fruits sont exactement celles du Pin : feuilles persistantes, aciculaires, alternes, éparses fasciculées ; fruits en cône. »

Il poursuit la description de ce conifère asiatique très rare en Europe qui est le pin Napoléon ou pin de Bunge, Pinus bungeana. Dans ce même courrier, il évoque également « les quelques graines que j’ai pu trouver » sur l’île de Pootoo, île sacrée des Chusan dont la flore « n’a parait-il jamais été étudiée ». Il précise qu’il a cueilli des graines de camphriers « d’énormes dimensions » et qu’il en a fait un envoi important « à un colon de Nouvelle-Calédonie où cette espèce pourra peut-être prospérer. » Il indique qu’il a également envoyé des graines de « Chimonanthus fragrans et de Nandinus domestica très communs dans le bassin du Yang-tsé-Kiang, deux très beaux arbustes d’ornement qui doivent bien venir en France. »

Lequerré précise qu’il ne souhaite pas envoyer des plantes vivantes sauf sur demande expresse de Cornu, car il ne possède pas de caisse de Ward pour les longs voyages (cf. Lettres d’histoire, Transport des plantes par la marine à voile, février 2016).

Parmi les préoccupations du Muséum de Paris, trouver en Chine et en Extrême-Orient des correspondants qui veuillent bien faire de la prospection botanique et envoyer des échantillons d’herbier ou des graines. Pour l’aider dans sa recherche, Lequerré demande de lui faire parvenir des « catalogues d’offre de graines », les index seminum.

L'Indus, paquebot des Messageries maritimes sortant de Marseille vers 1900.

Durant son séjour en Chine, Lequerré va voir un certain nombre de personnes dont certaines qu’il a déjà rencontrées durant son premier séjour dans la région :

- Augustine Henry, botaniste de renom. Lequerré espère le revoir à Hong-Kong car il le connaît « d’ailleurs depuis longtemps ». Mais Henry, irlandais d’origine (1857- 1930) arrivé en 1881, avait quitté définitivement la Chine en 1900 pour rentrer en Europe. En Chine il exerçait dans les douanes maritimes impériales de Chine. Parlant et lisant le chinois il enverra au jardin botanique royal de Kew, plus de 15 000 échantillons d’herbier, ce qui permettra de décrire plus de 25 nouveaux genres et 500 espèces.

Parmi les Français en poste en Chine, Lequerré cite surtout des Jésuites, tous Bretons :

- Père Heude jésuite, né en 1836 à Fougères (Ille-et-Vilaine), entre dans la Société de Jésus en 1856 et part pour la Chine en 1868. Il fonde près de Shanghai, à Zi-ka-wei, un muséum et une bibliothèque. Il publie de nombreuses notes et ses Mémoires concernant l’histoire naturelle de l’Empire chinois font le point des connaissances au début du XXe siècle. Il meurt à Zi-ka-wei en 1902.

- Henri Gilot, jésuite, né en 1865 à Puceul (Loire-Atlantique) part pour la Chine en 1897, pour initialement prendre la succession du père Heude à la « direction du Musée », mais il fut nommé supérieur de diverses Missions installées en Chine jusqu’en 1933. Atteint d’une « longue et douloureuse maladie », il meurt à Shanghai en1938.

- Hippolyte Joret, jésuite, né à Nantes 1842, il s’embarque pour la Chine en 1870 où il finit sa formation. Missionnaire dans la mission de Shanghai, il rentre en France en 1901 et meurt à Nantes en 1er décembre 1901.

Dans son courrier à Cornu, Lequerré effleure avec tact le sujet de la non-reconnaissance de la qualité scientifique de certains de ceux qui n’appartiennent pas à l’institution Muséum. Ce fut un vrai sujet qui ne sera pas sans conséquence sur la place de la France dans la guerre botanique avec l’Angleterre et particulièrement le jardin botanique royal de Kew.

« Ce Père Joret m’a d’ailleurs exposé là, le gros point qui sert de base aux critiques qu’on adresse aux missionnaires au point de vue scientifique. Il y a parmi les Jésuites de vrais savants dans toutes les branches, et ils ne font nullement profiter notre pays de leurs recherches intéressantes.

Lequerré fait remarquer également la différence de formation entre les jésuites et les pères des Missions étrangères de Paris : « Parmi les Pères des Missions Étrangères, il y a une instruction beaucoup moins élevée. »

Indépendamment des raisons politiques et militaires des déplacements des navires de la marine nationale, Lequerré s’est fixé une mission non officielle, nouer des contacts pour le développement français de la botanique

« Je n’ai encore pu me mettre en relation avec aucun missionnaire protestant botaniste. Je ne manquerai pas l’occasion. Un Anglais m’a donné récemment un échantillon d’une plante parasite du Hokieu [région littorale non loin de Canton] cueillie à 1 000 mètres environ d’altitude qui me semble être le Monostropa uniflora. »

et de poursuivre en pensant également pouvoir se procurer des essences de Formose.

« Je pars dans quatre jours pour la Corée et je pense que notre Ministre de Séoul, que je connais, pourra me procurer des graines. De là, le Pascal va au Japon. Je dois être présenté par un capitaine de Vaisseau japonais au Directeur du Jardin botanique de Tokio, qui est parait-il d’une grande richesse. Je tacherai de le mettre en relations avec vous. »

Cette lettre dont le destinataire ne prendra jamais connaissance se termine avec un caractère un peu plus personnel

« J’espère Monsieur le Professeur que votre séjour dans le midi a rétabli votre santé et que vous ne vous ressentez pas du malheur qui vous a frappé cet hiver et dont vous me parliez dans votre lettre.

Je vous quitte en vous priant de vouloir bien recevoir l’assurance de mes sentiments respectueux et excuser la longueur de ma lettre.

Votre tout dévoué » Signé : André Lequerré

André Lequerré en 1917

En dehors de cette lettre, dans les archives du Muséum on trouve trace de quelques-uns des dons ou échanges - graines, plantes vivantes, herbier - de Lequerré, Ses envois sont en grande partie liés à ses affectations : 1885-86 et 1901-1902 : Escadre de l’Extrême-Orient ; 1908- 1910 division navale de l’océan Pacifique ; 1911-1913 division navale du Maroc.

Dans les Livres d’entrée- Chaire de Culture, il figure en 1899 parmi les donateurs de graines : 51 espèces Ne figure pas les lieux de récolte, seul est mentionné « Envoi de M. Lequerré, lieutenant de vaisseau, Torpilleur 204 à Brest». En fonction de leur état et de leur rareté les graines sont réparties entre les serres, la graineterie, le laboratoire pour leur mise en culture ou en conservation.

Vue partielle de la graineterie et des collections de référence, Service des cultures Muséum de Paris

Son nom figure également dans le fichier des entrées de l’Herbier avec le lieu de provenance des plantes : 1908, 18 Protéacées d'Australie - 1909, 3 plantes du Guatemala, et 50 plantes de son voyage autour du monde – 1912, 12 plantes du Maroc.

Mais les apports de Lequerré furent sans doute plus importants que ceux répertoriés actuellement car dans sa lettre à Cornu, il précise : « Si les plantes de l’herbier du Soudan que je vous ai envoyées il y a environ deux ans sont classées, je serais heureux que vous m’en fassiez envoyer les noms. »

Il est certain que durant la Première Guerre mondiale les envois furent nuls et dès 1919, Lequerré aura surtout des fonctions à terre et n’a beaucoup moins l’occasion de parcourir les mers.

Les relations de Lequerré et du Muséum durent se poursuivre car il fut nommé « membre correspondant du Muséum » et vers 1918, Officier d'académie, ce qui correspond actuellement aux4 Palmes académiques, le Muséum étant rattaché à cette période au ministère de l’enseignement public.

Parmi les nombreuses occupations à caractère associatif et/ou caritatif dont s’occupe Lequerré, on trouve une trace de son attachement pour la botanique dans un entrefilet de la Dépêche de Brest de 1927 : « Société d'horticulture et d'apiculture. — Dimanche 20 novembre, visite des serres et, du jardin botanique de la marine, sous la conduite de M. l'amiral Lequerré. Les sociétaires seuls pourront y prendre part. Rendez-vous, à 9 h 45 à la porte de l'hôpital maritime, rue de la Mairie. »

Cette présentation est par nature très imparfaite et ne révèle pas la totalité des rapports qu’eut André Lequerré avec la botanique. En effet, les documents en notre possession sont très partiels et aucune archive familiale d’André Lequerré ne nous est connue. Malgré ces lacunes, il est certain que les marins ont largement contribué à enrichir les collections botaniques, en particulier du Muséum de Paris, par leurs apports personnels, tels ceux évoqués précédemment, mais aussi et surtout en permettant et accompagnant le transport à travers mers et océans des herbiers, des graines, des plantes vivantes.

Sources

- Allain Yves-Marie , Voyages et survie des plantes au temps de la voile, éditions Champflour, 2000.

- Allain Yves-Marie , « Les envois botaniques du Muséum national d’histoire naturelle de Paris vers Nantes au XIXe siècle » in Botanique et horticulture d’Outre-mer à la Loire-Atlantique, actes des journées d’études, Archives départementales de Loire-Atlantique, 18-19 octobre 2002, Nantes, 4e trim. 2004.

- Archives jésuites de France, 92170 Vanves.

- Archives départementales de Loire-Atlantique, Nantes.

- Direction des bibliothèques et de la documentation - Service des cultures, Muséum national d’histoire naturelle, Paris.

- Musée des Étoiles, musée des Officiers généraux français, Armes & Services.

- Lettres d’histoire, site du musée de la marine en bois du Brivet de Montoir-de-Bretagne.

- https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?t=43511&start=740

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