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Michel MAHE
1 septembre 2026
1918 : La grippe Espagnole à Montoir/ St Nazaire

1918 : La grippe Espagnole à Montoir/ St Nazaire

La pandémie de la Covid-19 est une pandémie d'une maladie infectieuse émergente, appelée aussi la maladie à coronavirus 2019, provoquée par le coronavirus SARS-CoV-2. Elle apparaît le 16 novembre 2019 à Wuhan, dans la province du Hubei (en Chine centrale), avant de se propager dans le monde.

En France, les trois premiers cas à partir de la découverte de la maladie sont officiellement recensés le 24 janvier 2020.Les cinq premiers cas confirmés étaient tous des individus récemment arrivés de Chine.

Plusieurs périodes de confinement seront mises en place par le gouvernement français, la première débutant le 17 mars 2020. En février 2022, Le directeur général de l'OMS déclare la fin de la pandémie de la Covid-19 en tant qu'urgence de santé publique de portée internationale, soulignant que cela ne signifie pas que la maladie n'est plus une menace mondiale.

La grippe espagnole

Mais une autre pandémie a touché la France au début du XXème siècle, la grippe espagnole.

Nous sommes au printemps 1918, et l’issue de la première guerre mondiale est encore incertaine. L’Allemagne, soulagée par la paix de Brest-Litovsk, a rapatrié ses troupes vers l’ouest, et tente le tout pour le tout, avant que les troupes américaines débarquées en France depuis le 26 juin 1917, ne donnent leur pleine mesure.

Les médias sont concentrés par ce premier conflit mondial, mais pendant ce temps, la France est touchée par une épidémie de grippe très contagieuse qui a envahi le pays, mais également tous les pays d’Europe et du monde, et qu’on va nommer la grippe espagnole.

Cette dénomination semble venir du fait qu'en 1918, seule l'Espagne (qui n'était pas impliquée dans la première guerre mondiale) publia librement par l’intermédiaire des journaux espagnols non censurés, des informations relatives à cette épidémie, notamment après que le roi Alphonse XIII d'Espagne, ainsi que ses ministres, en soient tombés gravement malades au mois de mai 1918.

En fait, l’origine de la grippe espagnole n’est pas du tout l’Espagne. Les scientifiques ont longtemps cru qu’elle était apparue aux USA, particulièrement dans les camps d’entrainement des soldats américains au Kansas. Aujourd’hui ils pencheraient plutôt pour une origine asiatique.

Les 3 temps de la grippe espagnole

Entre mars et juillet 1918, une première vague d’épidémie fait de nombreux malades, mais peu de morts. On parle de la “fièvre de 3 jours” sans s’inquiéter particulièrement. C’est donc d’Espagne que les premières nouvelles alarmantes parviennent. Le 30 mai, l’ambassade de France à Madrid informe que 70% du personnel est alité. La presse n’en fait que quelques entrefilets. Le 6 juillet, le journal Le Matin se réjouit que les Boches, de l’autre côté du front, soient terrassés par la grippe, alors que nos troupes tiennent bon. Il semble en effet que les soldats français soient peu touchés par le virus.

De fin août à novembre 1918, une 2ème vague de grippe espagnole apparaît, beaucoup plus meurtrière. Le virus a sans doute muté. Des complications pulmonaires se manifestent parfois dès le premier jour. Les hôpitaux sont submergés. Le 31 août, le journal le Matin parle pour la première fois de nombreux morts. Cette augmentation de la mortalité s’accompagne de la prise de conscience de la gravité de la maladie. La presse cesse de la minorer. Elle reconnait que cette maladie est universelle, et que le virus ne fait pas de distinction entre Alliés, ennemis et pays neutres. Clemenceau institue une censure qui interdit de la mentionner jusqu’en octobre 1918.

En France, les armées sont touchées dès le début de septembre. La grippe sévit autant dans les tranchées qu’à l’arrière. A la 8ème armée, le nombre de décès journaliers passe de 10 après le 15 septembre à 20 le 10 octobre. A Paris, on recense 616 morts par grippe dans la semaine du 6 au 12 octobre, puis 1 473 à la fin du même mois.

Les médecins ne savent que faire. Ils tentent des injections d’or colloïdal1, administrent des toniques, comme la digitaline, la spartéine, l’huile camphrée…, tout cela en vain. Certains administrent en prévention un sérum pneumococcique, d’autres un sérum à base de quinine. Des vaccins sont expérimentés, mais sans résultat Les médecins improvisent… et s’équipent de masques protecteurs. Mais de quoi se protège-ton ? L’origine de la grippe reste mystérieuse. Est-ce un virus ?

Les morts célèbres, les anonymes

Le 9 novembre 1918, le poète Guillaume Apollinaire décède, deux jours avant l’armistice, à Paris, dans son lit. Il ne verra pas la fin de la guerre. Blessé à la tempe au combat le 17 mars 1916, trépané, le lieutenant1 avait été déclaré indisponible pour le service.

Guillaumme Apollinaire

A peine un mois plus tard, le 2 décembre 1918, c’est au tour d’Edmond Rostand, l’auteur célèbre de Cyrano de Bergerac. Il est au sommet de sa gloire, il vient de regagner Paris pour assister aux répétitions de la nouvelle version de l’Aiglon. Il contracte le virus fin novembre 1918 et décède en quelques jours sous les yeux de sa famille impuissante. Beaucoup d’autres personnalités célèbres décèderont dans le monde.

Edmond Rostand

La grande majorité des décès concerne des jeunes gens ou des adultes, entre 20 et 50 ans. Les 20-35 ans sont majoritaires. Parmi les personnes décédées, certains sont de faible constitution, ou ont connu des problèmes pulmonaires antérieurs. C’est le cas d’Apollinaire qui a été gazé quand il était au front, et qui avait souffert d’une congestion pulmonaire en janvier 1918. Apollinaire a longtemps été tenu pour mort à la suite de ses blessures de guerre, que Picasso a immortalisées, Il a même son nom gravé au Panthéon, « mort sous les drapeaux ».

Rostand était de santé fragile et avait subi une pleurésie quelques années auparavant.

Enfants et personnes âgées sont largement touchées par la grippe mais leur taux de mortalité est bien inférieur.1 Les bulletins paroissiaux annonçant les décès peuvent s’avérer être des outils statistiques. Dans la paroisse de Mouchamps, en Vendée, l’abbé parcourt la campagne pour aider et secourir les paysans, désarçonnés par cette épidémie qui prend de l’ampleur et que personne ne semble pouvoir juguler. Les victimes sont très nombreuses, presque toutes les familles sont touchées. Au mois d’octobre, on compte plus d’un décès par jour. L ‘abbé lui-même est victime de son dévouement et manque de passer de vie à trépas. Il devra quitter la paroisse pour entrer en convalescence.

Le contingent américain

Avant de quitter les Etats-Unis pour la France, les recrues américaines sont à l’entrainement. Au matin du 11 mars 1918, au cours de la parade organisée à Fort Riley, au Kansas, plusieurs soldats s’effondrent, sans qu’on n’y prête vraiment attention. On pense à quelques cas de grippe, comme chaque année. Tout au plus trouve-t-on, lorsque plus de cent soldats sont hospitalisés à midi, que celle-ci s’annonce virulente. On est loin de penser que le monde va vivre sa plus terrible pandémie depuis la peste noire du XIVème siècle.

Détachement de Police à Seatlle

La grippe gagne la côte est en avril. Elle va ensuite traverser l’Atlantique, transportée par les soldats qui viennent aider la France et l’Angleterre à vaincre l’Allemagne.

Arrivée d'un transport de troupe à St Nazaire

La grippe espagnole à Saint-Nazaire et dans la région :

est installé début juillet 1918 dans le collège des garçons. C'est le premier hôpital américain construit en France, d'une capacité de 1 000 lits. Il est vite saturé et l'hôpital de Savenay prend le relais en septembre 1918. Il accueille majoritairement des soldats malades souvent atteints par des maladies contagieuses ou vénériennes. Sœur Marie1 signale à sa supérieure en décembre 1917 « Dans le camp des 18 000 américains il y a une épidémie de rougeole et de scarlatine 4 à 5 enterrements par jour ».

( Sœur Marie fait partie de la congrégation des sœurs de la Sagesse. Elle est surveillante à l’hôpital,)

Le base Hospital numéro 101 à St Nazaire

Près du camp N° 1, 23 baraquements sont édifiés pour recevoir l'hôpital N° 11. On y trouve en particulier un cabinet dentaire ultramoderne. Cet hôpital est mis à contribution au paroxysme de l'épidémie de grippe espagnole. En octobre 1918 un convoi surnommé le « flu convoy » 1 débarque à Saint-Nazaire le 8 octobre.

A Brest autre port important de débarquement des troupes américaines, à l’arrivée d’un navire américain avec 9 000 soldats à bord (probablement le Léviathan), 2 000 d’entre eux sont malades.

Vue de l'hopital N° 11 à St Nazaire

Sur les 24 500 hommes 4 147 cas de grippe se sont déclarés à bord des navires et on enregistre déjà 230 décès. 30 malades meurent à l'hôpital dans la nuit qui suit leur arrivée. Un nouveau convoi accoste le 17 octobre, il a perdu 1% des 24 500 soldats qui le composent. Il en perd autant dans les jours qui suivent. 1Pour faire face à cet afflux de malades 1 500 lits sont commandés et mis en réserve. L’hôpital atteint sa capacité maximale en 2 jours et on installe les tentes d'un hôpital de campagne à proximité. Un centre de convalescence est installé à l'hôtel de la plage à Sainte-Marguerite.

Salle des Contagieux Hopital 111 St Nazaire

En février 1918, un cimetière américain, le premier en France, est ouvert à Saint-Nazaire, au lieu-dit La Tranchée. A partir de 1920, les dépouilles des 1 200 soldats américains enterrés au cimetière de Saint-Nazaire seront rapatriées aux USA à la demande des familles, ou regroupées dans les nécropoles militaires du Nord et de l’Est de la France.

La bénédiction du cimetière Américain à St Nazaire en Février  1918

L’hôpital de Montoir :

Il est construit au début de 1919 près du Camp Guthrie et porte le nom d’hôpital n° 85. Il a pour but essentiel de soulager les hôpitaux de Saint-Nazaire et Savenay au bord de la saturation, qui doivent traiter les blessés mais surtout les soldats atteints de la grippe espagnole qui fait des ravages.

L'Hopital N° 85 de Montoir en cours de construction ( au fond les forges )

Cet hôpital est équipé d’un bureau de réception, de salles de soins généraux d'une salle de soins spéciale concernant la grippe, d'une salle pour les soins dentaires ainsi qu'un laboratoire spécialisé. Un magasin d'approvisionnement et une cuisine complètent le dispositif et des ambulances permettent d'acheminer les blessés vers Saint-Nazaire pour l’embarquement. Tout un personnel spécialisé, médecins et infirmières, est au service des patients.

La salle médicale de l'hopital  N° 85 à Montoir

Les conseils du maire de Saint-Nazaire :

Le maire de Saint-Nazaire, Louis Brichaux fait placarder en ville en octobre 1918, en pleine épidémie, une affiche rayant pour but de rassurer ses concitoyens1 :

Mes chers concitoyens, j’ai consulté l’ensemble du corps médical de Saint Nazaire

J’ai fait procéder à une enquête sanitaire des plus minutieuses.

Il n’y a actuellement, dans la commune aucune épidémie spéciale

Comme tous les ans à pareille époque la grippe sévit

Mais cette année, elle revêt dans le monde entier, un caractère grave.

Mais, ici, il n’y a pas lieu de s’inquiéter particulièrement.

La mortalité jusqu’à présent reste sensiblement normale

Ce sont là des constatations qui doivent tranquilliser les familles

Des précautions d’hygiène sont cependant à prendre :

1/ Intensifier les soins de propreté surtout chez les enfants et les vieillards

2/ Procéder, plusieurs fois par jour, à des lavages de bouche

3/ désinfecter chaque matin els fosses nasales avec quelques gouttes d’huile goménolée

4/ dès qu’une indisposition à forme grippale se manifeste, éviter toute fatigue, rester à la maison, se tenir au chaud, s’aliter même.

Si toutes ces prescriptions sont observées, dès le début, la maladie évoluera presque toujours sans résultats fâcheux.

Les établissements d’enseignement resteront ouverts mais par mesure de précautions, ils seront successivement désinfectés.

Il est enfin recommandé d’arroser avec des dissolutions de crésyl ou de tout autre désinfectant, les parquets des établissements accessibles au public : cafés, restaurants, maisons de commerce, salles de spectacle, etc

" Relaté par le journal le Télégramme des provinces de l’Ouest du16 octobre 1918 "

Malgré ces propos rassurants du maire, une certaine inquiétude transparait, à Saint-Nazaire et surtout à Montoir où stationnent de nombreux militaires américains.

Le laboratoire médical de l'hopital N° 85 à Montoir

La population civile est également touchée. Le nombre de décès à Saint-Nazaire entre 1917 et 1918 augmente de plus de 20%. On peut penser qu’il en est de même à Montoir.

La troisième vague de 1919 :

Quand l’armistice est signé le 11 novembre, les Français ne savent pas s’ils doivent faire la fête ou pleurer les morts. L’épidémie reflue légèrement, mais une 3ème vague se déclare durant l’hiver 1918-1919, alors que le monde a les yeux braqués sur les négociations de paix préalables au traité de Versailles. La grippe ressurgit entre mi-février et début avril, avec un pic entre le 25 février et le 22 mars. Les négociations de paix sont même affectées par la maladie, puisque le président américain Woodrow Wilson, présent à Paris en avril 1919, se voit contraint de s’aliter pour quelques jours.

Personnes masquées en 1918-1919 à Paris

Cette troisième vague, moins virulente que les précédentes, provoque cependant de nouveaux décès, et est d’autant plus durement ressentie après la guerre par des populations qui ont enduré maintes souffrances et qui pensaient voir le bout du tunnel. Beaucoup de patients fragiles, déjà affaiblis par une attaque les mois précédents, sont emportés par la maladie.

La pandémie connaitra encore plusieurs répliques entre janvier et mars 1920, puis en 1921, et s’éteindra peu à peu, entrant dans la circulation annuelle des épidémies saisonnières de grippe.

Le bilan de la pandémie :

Il est assez effroyable. On estime que la grippe espagnole a tué près de 400 000 Français1, ce qui est plus important qu’une année de combat de la première guerre mondiale. Autant d’Allemand sont morts, ainsi qu’entre 20 et 30 millions d’Européens. On évoque jusqu’à 60 millions de morts à l’échelle mondiale, pour un milliard d’humains infectés2. Les Etats-Unis quant à eux comptabilisent plus de 500 000 morts.

Qu’est-ce qui a rendu cette grippe si meurtrière ? Des études menées à la fin du XXème siècle ont démontré que le virus était de type H1N1. Des échantillons retrouvés dans des fragments de poumons conservés dans le formol, ou sur des corps enterrés dans le sol gelé de l’Alaska ont permis de séquencer le virus en 1999. Il a fait l’objet depuis lors d’expériences en laboratoire, au risque qu’un accident provoque une nouvelle pandémie. Ce risque s’est hélas avéré exact en 2020 avec la Covid 19.

116 000 français sont décédés du Covid 19. L’OMS estime à 7 millions le nombre de décès dans le monde

Bibliographie et sources

Freddy Vinet, La grande Grippe, Editions vendémiaire, 2020

Saint-Nazaire Histoire, Les nazairiens dans la Grande Guerre, la vie bouleversée, SNH Editions, 2018

Michel Mahé, Montoir de Bretagne à l’heure américaine, 1917/1919, Kalidéa Savenay

Science et Vie janvier 2018

Presse océan, article mai 2020

National Archives and Records Administration (NARA, Washington U.S.A.)

SNAT-Ecomusée Saint-Nazaire

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